Interview Katarina Stanoevska

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Interview: C’est au sein de son bureau que Katarina Stanoevska nous accueille pour discuter d’un sujet qu’elle connaît par coeur: les médias sociaux. Etant à la tête de la chaire de «Journalisme et des nouvelles technologies» à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel, elle est également professeur titulaire à l’université de St. Gall. Ses recherches portent sur l’usage et l’influence des nouveaux médias, la conception de nouveaux produits numériques et la communication numérique. Dans ce contexte, elle s’intéresse en particulier aux réseaux sociaux, au Web 2.0 et au journalisme citoyen. Autant d’aspects qui trouvent parfaitement leur écho dans le sujet de notre blog: le rôle des réseaux sociaux dans la révolution égyptienne.

AJM: Comment peut-on quantifier aujourd’hui le nombre de personnes présentes à un rassemblement grâce à une page Facebook?

Katarina Stanoevska: C‘est très difficile car il n’y a pas de relation directe que l’on peut établir. De plus, on ne peut pas éliminer tous les autres canaux de communication et ne s’en tenir qu’à Facebook. Les gens peuvent aussi communiquer avec leurs téléphones portables ou d’autres réseaux sociaux. Par contre, lorsque les gens dans la rue disent eux-mêmes qu’ils sont là grâce à Facebook, là on peut mesurer un réel effet.

AJM: Comment peut-on estimer l’impact des réseaux sociaux sur les révoltes en Egypte?

K.S: Un indicateur de taille montre que Facebook et Twitter ont joué un rôle majeur: l’absence de leader clair. En cela, nous pouvons dire que l’influence des réseaux sociaux a été assez importante. Il s’agit là d’une nouvelle forme d’opposition. D’ailleurs, c’est visible lorsque l’on s’interroge sur les personnes qui ont commencé ces révoltes. Il s’agit généralement de jeunes personnes avec un bon niveau d’éducation mais qui n’ont aucunes perspectives dans leurs pays. Ces individus sont les utilisateurs typiques de Facebook: bon niveau d’éducation, bonne connaissances dans l’utilisation des nouvelles technologies et ayant accès à une bonne infrastructure Internet.

AJM: Pouvons-nous donc dire que sans les réseaux sociaux, une telle révolution n’aurait pas eu lieu?

K.S: Elle aurait eu lieu mais pas en ces termes. Il aurait fallu que l’organisation soit différente. Par exemple, un leader aurait dû se manifester et avec cela un réseau entre les parties à travers lequel l’information aurait pu passer.

AJM: Après le scandale du Watergate, on a parlé de la naissance d’un 4ème pouvoir. Avec les révolutions actuelles, peut-on parler de la naissance d’un 5ème pouvoir incarné par les réseaux sociaux?

K.S: Oui. Les réseaux sociaux sont la source de ce que l’on nomme l’«activisme citoyen». D’ailleurs ce phénomène n’est pas valable que pour les révolutions mais aussi pour toutes les sphères de la vie. Par exemple, les gens se rassemblent pour se plaindre au sujet d’un produit ou pour renforcer sa réputation au sein d’une compagnie. Il existe plusieurs exemples de groupes qui se sont formés sur Facebook pour réclamer le retour sur le marché d’un produit retiré de la vente. Et cela marche sitôt que le groupe enregistre un certain nombre de membres.

AJM: Au vu de l’important pouvoir des réseaux sociaux, peut-on craindre des lois qui viseraient à limiter leurs impacts?

K.S: Non, cela irait contre tout principe démocratique. C’est presque impossible.

AJM: Dans un pays comme l’Egypte où la liberté d’expression est limitée, la blogosphère peut-elle représenter une zone de non-droit où l’on pourrait tout dire?

K.S: Non, je ne dirais pas cela car un contrôle existe. De plus, les réseaux sociaux sont des espaces ouverts où l’on apparaît avec sa personnalité et son identité. Maintenant, les régimes dictatoriaux possèdent ce qu’ils appellent une «police Internet». Elle tente de repérer les activistes potentiels en localisant leurs ordinateurs par exemple. Au final, si l’on veut organiser une révolution, on est obligé de révéler son identité si l’on veut entrer en interaction avec les autres. Cela représente ainsi un risque de taille pour toutes ces personnes. A ce sujet, certaines personnes ont même créé des blogs fournissant des conseils afin de contourner des coupures de réseaux ou pour éviter de se faire prendre.

AJM: Google, Facebook et Twitter se sont unis pour la première fois afin de s’indigner face à la coupure d’Internet en Egypte au moment des révoltes. Qu’est ce que cela implique?

K.S: Cela fait partie intégrante de leur philosophie. Il ne s’agit pas de plateformes neutres bien au contraire. Le but est de collecter et de créer des opinions. Pourtant, cela n’empêche pas le fait que ces réseaux sociaux fassent l’objet de nombreuses critiques. On ne sait pas s’ils ont des affinités politiques avec un pays ou un autre par exemple. Quand ils sont entrés en Chine, ils n’ont pas pensé aux droits de l’homme. Leur but était de faire du business, c’est tout.

AJM: Quel média a eu le plus d’impact dans les révoltes selon vous?

K.S: En 2009, on disait que c’était Twitter le plus influent. Maintenant, je pense que c’est Facebook qui tend à prendre le dessus.

AJM: Les réseaux sociaux ont joué un rôle clef, cela ne semble pas faire beaucoup de doute. Mais cela veut-il dire pour autant que les médias traditionnels sont à la traine?

K.S: Non pas vraiment. Les médias classiques ont eux aussi joué un rôle. Ils ont beaucoup été utilisés par les activistes. De grand médias comme la BBC ont aussi leurs plateformes comme « Have Your Say». Celles-ci ont bénéficié de beaucoup de contributions de la part des activistes, et ce dans le but d’obtenir de la visibilité. Ainsi, les Egyptiens n’ont pas utilisé que Facebook ou Twitter, mais ils ont aussi fait appel à d’autres canaux fournis par les médias traditionnels. Par exemple, BBC International prenait les tweets des utilisateurs les plus actifs et les reproduisait tels quels sur sa plateforme.

AJM: Depuis les révolutions du monde arabe, il semblerait qu’il y ait une prise de conscience collective quant au rôle des médias sociaux. Qu’en pensez-vous?

K.S: Oui cela devient de plus en plus évident. Les réseaux sociaux ont un impact sur à peu près tout aujourd’hui. Ils tendent à tout influencer et à changer sur le web. La question est plutôt de savoir quelle est la limite et est-ce que Facebook peut évoluer au delà d’un milliard d’utilisateurs? Je pense, que oui car la logique veut que cette évolution soit possible. Chaque utilisateur n’est en réalité actif qu’au sein de sa propre communauté, que l’on peut estimer à une moyenne d’environ 200 contacts. S’il y a de plus en plus d’utilisateurs, cela n’a aucune influence sur la communauté de chacun au final.


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