Nous sommes tous Khaled Said

Des poings levés, des caricatures de Moubarak, une place Tahrir fourmillante de manifestants. La page Facebook « Nous sommes tous Khaled Said » appelle à une Egypte libre, défaite de la violence des forces de l’ordre. 36’332 images d’espoir et de haine, des articles sur la souffrance du peuple, des textes de propagande anti-Moubarak, des vidéos Youtube de soutien envoyées des quatre coins du monde… En somme, des appels à l’aide, à la mobilisation, à l’action. Et 1’128’626 personnes « aiment ça ».

La page Facebook a été créée par le cybermilitant Wael Ghonim en hommage au jeune bloggeur Khaled Said, arrêté à la sortie d’un cyber-café d’Alexandrie et battu à mort par les policiers en juin 2010. Cet évènement qui a marqué les esprits est devenu le symbole d’une détérioration de la liberté d’expression et d’une répression sans bornes.

Wael Ghonim


Jeune cadre chez Google, plus précisément responsable marketing pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Wael Ghonim se met à participer activement aux manifestations qui éclatent au Caire le 23 janvier. Lorsque le jeune trentenaire décide de créer le groupe Facebook anticonformiste en hommage à Khaled Said, il est arrêté par les forces policières et remis aux services de sécurité de l’Etat. L’Egypte toute entière reste sans nouvelles de lui pendant 12 jours. Les forces d’Hosni Moubarak font alors subir à Wael Ghonim un interrogatoire, les yeux bandés, pour apprendre qui sont ses employeurs, ne croyant pas à un élan de rébellion indépendant. Le jeune homme relâché, il est accueilli en triomphe sur la place Tahrir et déclare « J’aime à appeler ça la révolution Facebook mais après avoir vu les gens ici, je dirais que c’est la révolution du peuple égyptien. C’est formidable ». À ce jour, Wael Ghonim est devenu un symbole d’espoir et de lutte aux yeux du peuple, l’icône incontestable de la révolution égyptienne.

Des médias nouveaux aux médias traditionnels

Comme beaucoup de « leaders du net », Wael Ghonim est devenu le porte parole de la souffrance du peuple égyptien et a tissé un lien entre les nouveaux médias du peuple et la sphère publique des médias traditionnels. Invité sur nombre de plateaux TV nationaux comme Al-Jazeera ou Dream 2 et internationaux comme CNN, le jeune « héros malgré lui » a pu offrir d’avantage de visibilité à son média Facebook, grâce à ses interviews sur les chaînes TV. Ainsi, il semble que si les médias numériques tels que les réseaux sociaux offrent des avantages que les médias traditionnels ne permettent pas, ceux-ci jouent des rôles différents, voir même complémentaires, l’un étant plus interactif, l’autre plus visible.

Le témoignage de Wael Ghonim à la sortie de son arrestation a bouleversé des milliers de téléspectateurs. Le jeune homme s’est effondré sur le plateau de Dream 2 alors qu’il parlait de sa détention par les forces armées de Moubarak et découvrait l’horreur des soulèvements qui ont eu lieu, au cours de ses douze derniers jours d’incarcération. Cette souffrance mise à nu devant les yeux de milliers d’égyptiens révoltés par la brutalité de la répression soulève une vague d’émotion à travers toute l’Egypte et multiplie le nombre de visites et de « fans » de son groupe Facebook.

Wael Ghonim invité sur les plateaux de Dream 2 après sa libération, le 7 février

Wael Ghonim interviewé par CNN, le 9 février

Wael Ghonim sur Alarabiya, le 11 février


De Facebook à la réalité

En septembre 2010, le groupe avait déjà rassemblé 10% des utilisateurs Facebook en Egypte. Alors que le gouvernement niait le meurtre du jeune Khaled Said en prétendant qu’il s’agissait d’un suicide, le groupe de Wael Ghonim a fait éclater la vérité en publiant une image du visage défiguré du jeune martyr.

Ainsi, la page aura été un outil de lutte pour le pouvoir, mais aussi pour la vérité. Il semble que les réseaux sociaux aient bel et bien fait honneur au premier devoir des journalistes, à savoir la recherche de la vérité. Et cela dans un pays où règnent l’oppression et la censure.

Quelques chiffres

Alors que Moubarak a été destitué de ses pouvoirs, le groupe publie fièrement au mois de mars un bilan des répercussions qu’il a provoqué en Egypte. Titre de l’article, « Un milliard et 300 millions de vues depuis son lancement ».

Ces statistiques montrent que les posts du groupe « Nous sommes tous Khaled Said » ont été vus un million trois-cents mille fois. Le nombre de commentaires sur les articles atteint les 11 millions.

Le groupe dénombre également qu’un million de personnes environ déposent du texte sur la page au moins une fois par mois, 800 000 personnes le font une fois par semaine et 500 000 au moins une fois par jour.

Ces chiffres révèlent la participation de nouveaux membres à la page Facebook depuis le 8 février, jour où Wael Ghonim a été relâché par les forces de Moubarak.

Le graphique ci-dessous dénote une proportion de 37% de femmes parmi les participants et de 43% de jeunes âgés entre 18 et 24 ans.

 

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Le mouvement du 6 avril



« Notre génération a le droit de juger … Soit nous réussissons … Soit nous offrons un avantage grâce à l’expérience des autres générations. »  C’est le slogan du groupe moteur de la révolution égyptienne sur Facebook, le mouvement du 6 avril. Avec 106 586 membres aujourd’hui, la page conçue par une équipe de jeunes égyptiens engagés est à la base de la première manifestation du 25 janvier qui a lancé le mouvement pour aboutir à la chute du régime d’Hosni Moubarak, 18 jours plus tard.

Si le groupe a largement contribué à la révolution 2011, les racines de l’insurrection ont germé trois ans plus tôt, dans la ville de El Mahala, au nord du Caire, par les soins d’un jeune égyptien, Ahmed Maher et de son amie Esraa Abdel Fattah.

Ahmed Maher

Âgé de 28 ans, le jeune ingénieur en bâtiment milite alors avec son amie au sein d’un petit groupe d’activistes démocrates en marge du régime. Epuisés par la dictature et handicapés par la répression, les jeunes révolutionnaires sont écœurés par le système. Déçus par l’impuissance des quelques poignées de manifestants, les deux jeunes gens décident d’exploiter le potentiel d’un outil en pleine expansion, Facebook. Ainsi quand 24000 ouvriers d’une usine de textile se plaignent de conditions de travail insoutenables, l’idée devient claire : le réseau social créé pour lier des contacts pourrait bien servir à concentrer le pouvoir de l’opposition en rassemblant et décuplant le nombre de contestataires.

À deux, ils créent une page pour appeler à la grève générale le 6 avril. Le résultat est imminent : 70’000 personnes adhèrent au groupe et le 6 avril devient une date marquée d’une pierre blanche, celle de la plus grande manifestation qui ait eu lieu au Caire depuis 30ans. La vanne est alors ouverte. L’Egypte connaîtra pas moins de 1254 grèves cette année. Le pouvoir des réseaux sociaux est révélé, un espoir de liberté gagne le peuple. Si la répression s’accentue à mesure que grossissent les soulèvements, les résultats sont là : Moubarak cède à une hausse des salaires. La théorie sur l’efficacité du réseau est confirmée. Le groupe dédié au mouvement du 6 avril est créé un an plus tard et poursuit ses appels à l’insurrection.

 

Facebook: « Sign up » for your rights

Un premier février 2011, « jour de colère » sur la place Tahrir. Au cœur du plus important soulèvement égyptien à l’encontre du président Hosni Moubarak, une main brandit fièrement une enseigne aux couleurs iconiques du maître des réseaux sociaux. Un manifestant rend hommage à Facebook, devenu depuis le 25 janvier, un outil de pouvoir politique aux mains d’un peuple meurtri par le despotisme et étranglé par la censure.

« Allez-vous manifester le 25 janvier ? » Ce premier sondage lancé sur Facebook par le Mouvement du 6 avril n’a pas eu à patienter bien longtemps avant de susciter de vives réactions. Ils ont été plus de 90 000 à répondre « oui » avant de dévaler les rues, armés de pancartes dénonçant la barbarie du régime en place. Inspiré par la révolution Tunisienne, ce groupe « nouvelle génération » qui prétend n’appartenir à aucun parti politique, ni même à l’opposition a investi à nouveau la toile pour appeler à défendre publiquement les libertés bafouées du peuple égyptien. Créé en 2008 sur Facebook et classé depuis 3ans en tête des mouvements pro-démocratiques, la jeune équipe proclame sur son site vouloir lutter contre « l’injuste oppression d’un gang corrompu et pour l’élimination de la corruption et du despotisme. » Cette première mobilisation via Facebook qui inspirera de nombreux mouvements de révoltes chez les anti-Moubarak peut se venter d’avoir atteint des records. L’effet est immédiat et le résultat, impressionnant : en quelques heures, la place est noyée sous un flot de dizaines de milliers de manifestants en colère. Le pays n’avait pas connu de tel rassemblement depuis plus de trente ans.

Dès lors, si des milliers de contestataires arpentaient la place Tahrir, devenue le QG de l’opposition, quelques autres milliers ont investi les réseaux sociaux dont principalement Facebook et Twitter. Très vite, des centaines de milliers d’opposants sont ralliés sur Facebook par le cybermilitant Waël Ghonim, reconnu comme l’icône incontestable de la « révolution Facebook » en Egypte. Cadre dynamique chez Google, le jeune révolutionnaire est l’auteur du groupe « Nous sommes tous Khaled Saïd », crée en hommage à un jeune internaute battu à mort par la police en juin 2010. Arrêté par une force de police spéciale, Waël Ghonim a subi un brutal interrogatoire de 12 jours au terme duquel il fut libéré et accueilli en triomphe par le peuple égyptien. Son groupe qui comptait 90.000 fans avant qu’il ne soit relâché, en dénombre aujourd’hui plus de 1.134.000.

À la fois instrument de mobilisation de masse et de libre circulation de l’information, ces nouveaux médias semblent avoir servi de tremplin à la révolution égyptienne. Facebook s’est rapidement imposé comme l’outil de contestation par excellence, si bien que moins de deux semaines après le rassemblement du 25 janvier,  32 000 groupes et 14 000 pages appelant à la révolution ont vu le jour.

Qui aurait cru que Mark Zuckerberg, dans son ambition de jeune étudiant contribuerait à édifier la démocratie dans les pays arabes ? En Tunisie, en Egypte, en Lybie, le géant bleu brave les censures, transcende les tabous et contourne les obstacles d’un gouvernement totalitaire. Mais est-il pour autant un pilier fondamental de ces révolutions ? Si le célèbre nom de Facebook orne sols et murs délabrés, si des milliers d’égyptiens reconnaissent le média comme un symbole de liberté et honorent son nom jusqu’à le donner à un nouveau-né, la question fait débat. Les réseaux sociaux ont-ils réellement joué un rôle capital dans l’insurrection ?