Le front populaire pour le sarcasme

La jeune bloggeuse  Nawara Negm, activiste militante pour les droits de l’homme a su s’imposer comme une figure éminente de la jeunesse révolutionnaire en Egypte. C’est par un caractère téméraire et affirmé que la journaliste s’est donné la mission d’extérioriser la colère du peuple à travers son blog, « Gabhet El-Tahyees El-Chaabeyya », en français, « Le front populaire pour le sarcasme ». Un blog provocateur à la hauteur de son audace qui ne craint pas de s’opposer au régime sur un ton empreint d’ironie et d’amertume.

Nawara Negm

Fille d’un poète socialiste et d’une journaliste engagée, Nawara Negm est née au Caire en 1973 où elle travaille en tant que traductrice et éditrice à Nile TV. Au cours de sa carrière, on lui confiera une colonne dans le journal Al-Dostour qu’elle qualifie de « seul journal égyptien à la fois libéral et patriotique, indépendant au vrai sens du terme et sincère". En 2006, la jeune femme âgée de 33ans lance son blog satirique qui fera parler de lui. Nawara Negm affirme aujourd’hui n’appartenir à aucun parti politique. Elle exprime simplement et dûment ses opinions sans contrainte ni autocensure. En 2009, son premier livre «Nid sur le Vent » est publié, suivi de sa deuxième création «Je suis une femme », un livre écrit collectivement et exclusivement par des femmes égyptiennes.

Invitée sur les plateaux d’Al Jazeera, Nawara Negm est devenue, comme Wael Ghonim, la porte-parole de l’opposition. En tant que journaliste, la jeune égyptienne a joué un rôle important dans les rapports entre la jeunesse égyptienne et les médias. Condamnant l’attitude parfois passive de certains jeunes qui ne manifestent pas leur opinion elle tend, au travers de son blog, à encourager l’interactivité qu’elle entretient avec ses internautes et cherche à les pousser à défendre leurs convictions par l’action.

"Freedom is only for those who are ready to die"

Son blog, écrit en arabe dans le langage de la rue, affiche un slogan poignant sur fond jaune où apparait l’image d’une jeune fille mordant à pleines dents un fil de fer barbelé : « La liberté est seulement pour ceux qui sont prêts à mourir ». Inutile de préciser que la détermination de Nawara est de fer : elle a confié au média tunisien Asslema.com, « nous avons déjà décidé d’aller jusqu’au bout de nos revendications, quels qu’en soient le prix et les conséquences. » Regroupant informations, photos et vidéos sur l’insurrection, le blog traite de dossiers tels que la crise ouvrière ou la liberté de croyance. Mais il invite essentiellement les internautes à signer diverses pétitions en vue d’améliorer les conditions de vie en Egypte.

Azmi, Sorour et El Sherif

Le blog satirique présente en page d’accueil 13 différentes pétitions et affiche le nombre de signatures recueillies pour chacune. Une page entière permet de collecter des signatures électroniques pour les droits de l’homme. Nom complet, nationalité et adresse mail sont les trois champs à remplir par l’internaute qui souhaiterait signer une pétition pour superviser les poursuites judiciaires à l’encontre de Zakaria Azmi, Chef de cabinet de Moubarak ; Fathi Sorour, le plus ancien président du parlement dans l’histoire d’Egypte et Safwat El-Sherif, secrétaire général du parti de Moubarak, tous trois accusés de corruption. Les internautes sont appelés à signer la pétition afin d’obtenir une transparence concernant les comptes bancaires de ces hommes d’Etat. Selon Info-Palestine.net, « Les manifestants de la place Tahrir estiment que Azmi détient les informations nécessaires pour démêler les affaires de la famille du président déchu. Il est également accusé d’avoir profité de sa position afin d’obtenir des sommes colossales pour lui et sa famille, sans oublier l’acquisition de biens immobiliers et des terres agricoles de premier choix à travers toute l’Egypte. »

Nombre actuel de signataires: 16817. Il semble que le système de Nawara fonctionne. Le blog s’est transformé en outil de pouvoir qui orchestre, parallèlement à l’organisation politique réelle, un agencement virtuel plus démocratique dont la portée, elle, est bien concrète. Si une telle action était possible à l’époque où les signatures se récoltaient au porte-à-porte, il semble que l’on ait suffisamment démontré le pouvoir de rassemblement des médias numériques pour en déduire un effet largement plus conséquent et plus rapide.

 

Nous sommes tous Khaled Said

Des poings levés, des caricatures de Moubarak, une place Tahrir fourmillante de manifestants. La page Facebook « Nous sommes tous Khaled Said » appelle à une Egypte libre, défaite de la violence des forces de l’ordre. 36’332 images d’espoir et de haine, des articles sur la souffrance du peuple, des textes de propagande anti-Moubarak, des vidéos Youtube de soutien envoyées des quatre coins du monde… En somme, des appels à l’aide, à la mobilisation, à l’action. Et 1’128’626 personnes « aiment ça ».

La page Facebook a été créée par le cybermilitant Wael Ghonim en hommage au jeune bloggeur Khaled Said, arrêté à la sortie d’un cyber-café d’Alexandrie et battu à mort par les policiers en juin 2010. Cet évènement qui a marqué les esprits est devenu le symbole d’une détérioration de la liberté d’expression et d’une répression sans bornes.

Wael Ghonim


Jeune cadre chez Google, plus précisément responsable marketing pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Wael Ghonim se met à participer activement aux manifestations qui éclatent au Caire le 23 janvier. Lorsque le jeune trentenaire décide de créer le groupe Facebook anticonformiste en hommage à Khaled Said, il est arrêté par les forces policières et remis aux services de sécurité de l’Etat. L’Egypte toute entière reste sans nouvelles de lui pendant 12 jours. Les forces d’Hosni Moubarak font alors subir à Wael Ghonim un interrogatoire, les yeux bandés, pour apprendre qui sont ses employeurs, ne croyant pas à un élan de rébellion indépendant. Le jeune homme relâché, il est accueilli en triomphe sur la place Tahrir et déclare « J’aime à appeler ça la révolution Facebook mais après avoir vu les gens ici, je dirais que c’est la révolution du peuple égyptien. C’est formidable ». À ce jour, Wael Ghonim est devenu un symbole d’espoir et de lutte aux yeux du peuple, l’icône incontestable de la révolution égyptienne.

Des médias nouveaux aux médias traditionnels

Comme beaucoup de "leaders du net", Wael Ghonim est devenu le porte parole de la souffrance du peuple égyptien et a tissé un lien entre les nouveaux médias du peuple et la sphère publique des médias traditionnels. Invité sur nombre de plateaux TV nationaux comme Al-Jazeera ou Dream 2 et internationaux comme CNN, le jeune "héros malgré lui" a pu offrir d’avantage de visibilité à son média Facebook, grâce à ses interviews sur les chaînes TV. Ainsi, il semble que si les médias numériques tels que les réseaux sociaux offrent des avantages que les médias traditionnels ne permettent pas, ceux-ci jouent des rôles différents, voir même complémentaires, l’un étant plus interactif, l’autre plus visible.

Le témoignage de Wael Ghonim à la sortie de son arrestation a bouleversé des milliers de téléspectateurs. Le jeune homme s’est effondré sur le plateau de Dream 2 alors qu’il parlait de sa détention par les forces armées de Moubarak et découvrait l’horreur des soulèvements qui ont eu lieu, au cours de ses douze derniers jours d’incarcération. Cette souffrance mise à nu devant les yeux de milliers d’égyptiens révoltés par la brutalité de la répression soulève une vague d’émotion à travers toute l’Egypte et multiplie le nombre de visites et de "fans" de son groupe Facebook.

Wael Ghonim invité sur les plateaux de Dream 2 après sa libération, le 7 février

Wael Ghonim interviewé par CNN, le 9 février

Wael Ghonim sur Alarabiya, le 11 février


De Facebook à la réalité

En septembre 2010, le groupe avait déjà rassemblé 10% des utilisateurs Facebook en Egypte. Alors que le gouvernement niait le meurtre du jeune Khaled Said en prétendant qu’il s’agissait d’un suicide, le groupe de Wael Ghonim a fait éclater la vérité en publiant une image du visage défiguré du jeune martyr.

Ainsi, la page aura été un outil de lutte pour le pouvoir, mais aussi pour la vérité. Il semble que les réseaux sociaux aient bel et bien fait honneur au premier devoir des journalistes, à savoir la recherche de la vérité. Et cela dans un pays où règnent l’oppression et la censure.

Quelques chiffres

Alors que Moubarak a été destitué de ses pouvoirs, le groupe publie fièrement au mois de mars un bilan des répercussions qu’il a provoqué en Egypte. Titre de l’article, « Un milliard et 300 millions de vues depuis son lancement ».

Ces statistiques montrent que les posts du groupe "Nous sommes tous Khaled Said" ont été vus un million trois-cents mille fois. Le nombre de commentaires sur les articles atteint les 11 millions.

Le groupe dénombre également qu’un million de personnes environ déposent du texte sur la page au moins une fois par mois, 800 000 personnes le font une fois par semaine et 500 000 au moins une fois par jour.

Ces chiffres révèlent la participation de nouveaux membres à la page Facebook depuis le 8 février, jour où Wael Ghonim a été relâché par les forces de Moubarak.

Le graphique ci-dessous dénote une proportion de 37% de femmes parmi les participants et de 43% de jeunes âgés entre 18 et 24 ans.

 

Chronologie de la chute de Moubarak

JANVIER 2011

25 : Début des manifestations qui mobilisent des milliers de personnes. Elles ont été précédées de plusieurs cas d’immolation, gestes rappelant celui d’un Tunisien qui avait déclenché la révolte ayant conduit à la chute de Zine El Abidine Ben Ali.

26 : Des milliers de manifestants dans les rues malgré l’interdiction des autorités. La police fait usage de gaz lacrymogènes, de matraques et même de pierres. Les protestataires jettent des pierres sur les forces anti-émeutes.

27 : Au moins un millier de personnes arrêtées (officiel). L’opposant Mohamed ElBaradei revient au Caire et se dit prêt à mener la transition.

28 : Des manifestations massives dégénèrent en émeutes: au moins 62 morts dans des heurts manifestants-policiers.

Hosni Moubarak demande à l’armée de faire respecter la sécurité et d’appliquer le couvre-feu au Caire, à Alexandrie et Suez.

Incendies au siège du parti au pouvoir et dans de nombreux commissariats. Nuit marquée par des pillages.

29 : Au moins 33 morts dans des heurts. A Rafah et Ismaïliya, les sièges de la Sûreté de l’Etat attaqués, émeutes dans des prisons.

Hosni Moubarak nomme un nouveau Premier ministre, le général Ahmad Chafic, et crée un poste de vice-président, octroyé au chef des Renseignements, le général Omar Souleimane.

30 : Des milliers de manifestants au Caire. L’armée boucle le centre-ville avec des chars d’assaut, des avions de chasse survolent la capitale à basse altitude.

31 : Hosni Moubarak forme un nouveau gouvernement. Au ministère de l’Intérieur, Habib el-Adli est remplacé par Mahmoud Wagdi.

L’armée s’engage à ne pas faire usage de la force, jugeant les revendications du peuple "légitimes".

FEVRIER

1er : Plus d’un million de manifestants dans le pays.

Hosni Moubarak annonce qu’il ne sera pas candidat à la présidentielle. Les manifestants exigent son départ immédiat.

2-3 : Des heurts sanglants éclatent place Tahrir, lorsque des partisans de M. Moubarak font irruption. Les manifestants antigouvernementaux repoussent leurs assaillants. Onze morts et 915 blessés.

4  : Des centaines de milliers d’Egyptiens dans les rues, à l’occasion d’une mobilisation baptisée "vendredi du départ".

5 : Démission du bureau exécutif du Parti national démocrate (PND), dont fait partie le fils de Moubarak, Gamal.

6 : Les Frères musulmans se joignent à un dialogue politique national, avec d’autres groupes d’opposition, mais dénoncent l’insuffisance des réformes proposées.

7 : Moubarak promet une hausse des salaires et décide d’une commission d’enquête sur les violences.

8 : Des centaines de milliers de personnes défilent au Caire et en province, manifestations les plus importantes depuis le début du mouvement. Moubarak forme une commission pour amender la Constitution.

9 : Des violences sanglantes touchent le Sud reculé. Des centaines de manifestants encerclent le Parlement et le siège du gouvernement au Caire. Le pouvoir avertit que l’armée interviendra "en cas de chaos pour reprendre les choses en main".

10 : Hosni Moubarak annonce qu’il délègue ses prérogatives au vice-président tout en s’accrochant au pouvoir, déclenchant la fureur des manifestants. Le président américain Barack Obama juge que ce transfert de pouvoirs n’est pas "suffisant".

11 : Plus d’un million de manifestants dans toute l’Egypte. Le président Moubarak quitte ses fonctions et remet le pouvoir à l’armée, provoquant une explosion de joie dans le pays.

Le mouvement du 6 avril



« Notre génération a le droit de juger … Soit nous réussissons … Soit nous offrons un avantage grâce à l’expérience des autres générations. »  C’est le slogan du groupe moteur de la révolution égyptienne sur Facebook, le mouvement du 6 avril. Avec 106 586 membres aujourd’hui, la page conçue par une équipe de jeunes égyptiens engagés est à la base de la première manifestation du 25 janvier qui a lancé le mouvement pour aboutir à la chute du régime d’Hosni Moubarak, 18 jours plus tard.

Si le groupe a largement contribué à la révolution 2011, les racines de l’insurrection ont germé trois ans plus tôt, dans la ville de El Mahala, au nord du Caire, par les soins d’un jeune égyptien, Ahmed Maher et de son amie Esraa Abdel Fattah.

Ahmed Maher

Âgé de 28 ans, le jeune ingénieur en bâtiment milite alors avec son amie au sein d’un petit groupe d’activistes démocrates en marge du régime. Epuisés par la dictature et handicapés par la répression, les jeunes révolutionnaires sont écœurés par le système. Déçus par l’impuissance des quelques poignées de manifestants, les deux jeunes gens décident d’exploiter le potentiel d’un outil en pleine expansion, Facebook. Ainsi quand 24000 ouvriers d’une usine de textile se plaignent de conditions de travail insoutenables, l’idée devient claire : le réseau social créé pour lier des contacts pourrait bien servir à concentrer le pouvoir de l’opposition en rassemblant et décuplant le nombre de contestataires.

À deux, ils créent une page pour appeler à la grève générale le 6 avril. Le résultat est imminent : 70’000 personnes adhèrent au groupe et le 6 avril devient une date marquée d’une pierre blanche, celle de la plus grande manifestation qui ait eu lieu au Caire depuis 30ans. La vanne est alors ouverte. L’Egypte connaîtra pas moins de 1254 grèves cette année. Le pouvoir des réseaux sociaux est révélé, un espoir de liberté gagne le peuple. Si la répression s’accentue à mesure que grossissent les soulèvements, les résultats sont là : Moubarak cède à une hausse des salaires. La théorie sur l’efficacité du réseau est confirmée. Le groupe dédié au mouvement du 6 avril est créé un an plus tard et poursuit ses appels à l’insurrection.

 

Cachez cette voix que je ne saurais entendre

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La liberté d’expression étant un principe initialement démocratique et laïque, un Etat tel qu’une Egypte écorchée par les heurts religieux et la dictature peut difficilement faire valoir ses droits fondamentaux sous le règne d’un président élu en 1981 et successivement réélu tous les 6 ans, pendant 20 ans. Hosni Mubarak a instauré par ce biais un régime du parti unique sachant qu’étrangement, aucun concurrent ne s’est jamais présenté contre lui aux élections. Preuve que le « régime de la terreur » tel qu’on le connaît dans des pays bien moins favorisés et développés peut aussi exister dans les gouvernements se voulant modernes et tolérants.

Officialisée depuis 1948 à l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, la liberté d’expression, bien que considérée comme un droit fondamental, reste peu respectée dans une majorité de pays. En effet, cette liberté est souvent sujette à interprétation selon les intérêts des Etats qui doivent s’y plier. C’est pourquoi il est difficile d’affirmer qu’un pays respecte ce droit à la lettre car, comme on peut le constater dans l’extrait ci-dessous, ses limites ne sont pas clairement définies par les textes qui l’établissent :

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Selon le classement mondial de la liberté de la presse 2010 établi annuellement par Reporters sans frontières, L’Egypte se situe à la 127ème place sur 178 pays analysés, soit 15 places de moins qu’en 2002, année de création de la liste. Le pays a néanmoins gagné 16 places depuis 2009, période durant laquelle il n’était que 143ème sur la liste. Mais depuis les nombreuses violences dirigées contre la presse, survenues conséquemment aux soulèvements au sein du pays, le bilan 2011 se verra certainement assombri de la bien triste réalité d’une situation démocratique peu reluisante.

En effet, la liberté de la presse reste un sujet très sensible en Egypte comme dans tous les autres pays s’étant levés contre leur gouvernement. Une presse libre signifierait une liberté d’opinion totale pour les citoyens, et par conséquent une entrave à la politique répressionniste de l’Etat. Les journalistes et membres de médias internationaux sont régulièrement attaqués par l’armée et la liste des dégâts s’allonge progressivement. Seulement pendant la journée du mercredi 2 février 2011, place Tahir, on a déploré un mort, 79 journalistes attaqués, 76 détentions et 25 membres de presse dont le matériel ou les bureaux ont été saccagés (sources: RSF). Ci-dessous, la carte mondiale 2011 de la liberté de la presse publiée annuellement par Reporters Sans Frontières:

On notera que la situation de la presse en Egypte est précaire, d’autant plus après les agressions répétées envers les médias ainsi que l’extinction des réseaux sociaux libres, muselant ainsi toute liberté d’information, de diffusion d’opinion et d’expression pour le peuple. Entouré par la Lybie ainsi que par Le Soudan où la liberté de la presse est considérée comme étant dans une situation très inquiétante, l’Egypte n’a pas de modèle démocratique vers lequel se tourner ni sur qui prendre exemple et semblait jusqu’alors s’enliser dans ses propres certitudes. Les violentes réprimes dont les journalistes ont été l’objet en Egypte les poussent a passer par d’autres voies pour dire ce qu’ils ont a dire, pour rendre compte d’une réalité que leur Etat les empêche de dévoiler. Et peu importent les brimades et les interdictions d’accès à Internet, ces initiatives n’auront eu d’autres conséquences que d’encourager d’autant plus les gens à se révolter. Preuve à l’appui: c’est lorsqu’Internet a été coupé dans tout le pays que l’on a enregistré le plus grand pic de présences dur la place Tahir. 

Dans l’optique d’une ouverture du monde sur la situation préoccupante de la démocratie dans certains pays, chaque année, Reporters sans frontières fait campagne contre les dictateurs de ce monde. Sur le site de l’association, on trouve notamment des affiches représentant Mouammar Kadhafi et Mahmoud Ahmadinejad avec ce simple slogan : « Seule une presse libre peut leur faire mal ». Il s’agit là d’une tentative de sensibilisation auprès de la population au rôle primordial que joue la  liberté d’expression dans le bon fonctionnement, la pérennité et la démocratie d’une société moderne, évoluée et sereine.

Le départ du raïs égyptien Hosni Moubarak, le 11 février 2011 (successeur du président Anouar el-Sadate, assassiné en 1981), a symbolisé pour les 85 millions d’habitants du pays une libération mais aussi et surtout le début d’une période indéterminée de chaos et d’instabilité. Indépendante du protectorat du Royaume-Uni depuis 1922, l’Egypte moderne n’a jamais connu de période de « blanc » politique telle que celle à laquelle elle doit faire face aujourd’hui. Mais la révolution qui y fait rage, en perturbant tout le système établi, pourrait aboutir à l’établissement d’un gouvernement radicalement différent, où démocratie deviendrait le maître mot, et les droits de l’homme y auraient alors enfin la place qu’ils devraient avoir, à commencer par la liberté d’expression et par le même biais la liberté de la presse. Si et seulement si cette révolution est prise en main dans une réelle perspective de renouveau et qu’elle ne dérive pas vers une situation de stand-by politique indéterminé dans laquelle s’est retrouvé notamment l’Irak après l’intervention des Etats-Unis, l’Egypte a de solides chances de recouvrer ses droits les plus légitimes et fondamentaux.

Facebook: "Sign up" for your rights

Un premier février 2011, « jour de colère » sur la place Tahrir. Au cœur du plus important soulèvement égyptien à l’encontre du président Hosni Moubarak, une main brandit fièrement une enseigne aux couleurs iconiques du maître des réseaux sociaux. Un manifestant rend hommage à Facebook, devenu depuis le 25 janvier, un outil de pouvoir politique aux mains d’un peuple meurtri par le despotisme et étranglé par la censure.

« Allez-vous manifester le 25 janvier ? » Ce premier sondage lancé sur Facebook par le Mouvement du 6 avril n’a pas eu à patienter bien longtemps avant de susciter de vives réactions. Ils ont été plus de 90 000 à répondre « oui » avant de dévaler les rues, armés de pancartes dénonçant la barbarie du régime en place. Inspiré par la révolution Tunisienne, ce groupe "nouvelle génération" qui prétend n’appartenir à aucun parti politique, ni même à l’opposition a investi à nouveau la toile pour appeler à défendre publiquement les libertés bafouées du peuple égyptien. Créé en 2008 sur Facebook et classé depuis 3ans en tête des mouvements pro-démocratiques, la jeune équipe proclame sur son site vouloir lutter contre « l’injuste oppression d’un gang corrompu et pour l’élimination de la corruption et du despotisme. » Cette première mobilisation via Facebook qui inspirera de nombreux mouvements de révoltes chez les anti-Moubarak peut se venter d’avoir atteint des records. L’effet est immédiat et le résultat, impressionnant : en quelques heures, la place est noyée sous un flot de dizaines de milliers de manifestants en colère. Le pays n’avait pas connu de tel rassemblement depuis plus de trente ans.

Dès lors, si des milliers de contestataires arpentaient la place Tahrir, devenue le QG de l’opposition, quelques autres milliers ont investi les réseaux sociaux dont principalement Facebook et Twitter. Très vite, des centaines de milliers d’opposants sont ralliés sur Facebook par le cybermilitant Waël Ghonim, reconnu comme l’icône incontestable de la « révolution Facebook » en Egypte. Cadre dynamique chez Google, le jeune révolutionnaire est l’auteur du groupe « Nous sommes tous Khaled Saïd », crée en hommage à un jeune internaute battu à mort par la police en juin 2010. Arrêté par une force de police spéciale, Waël Ghonim a subi un brutal interrogatoire de 12 jours au terme duquel il fut libéré et accueilli en triomphe par le peuple égyptien. Son groupe qui comptait 90.000 fans avant qu’il ne soit relâché, en dénombre aujourd’hui plus de 1.134.000.

À la fois instrument de mobilisation de masse et de libre circulation de l’information, ces nouveaux médias semblent avoir servi de tremplin à la révolution égyptienne. Facebook s’est rapidement imposé comme l’outil de contestation par excellence, si bien que moins de deux semaines après le rassemblement du 25 janvier,  32 000 groupes et 14 000 pages appelant à la révolution ont vu le jour.

Qui aurait cru que Mark Zuckerberg, dans son ambition de jeune étudiant contribuerait à édifier la démocratie dans les pays arabes ? En Tunisie, en Egypte, en Lybie, le géant bleu brave les censures, transcende les tabous et contourne les obstacles d’un gouvernement totalitaire. Mais est-il pour autant un pilier fondamental de ces révolutions ? Si le célèbre nom de Facebook orne sols et murs délabrés, si des milliers d’égyptiens reconnaissent le média comme un symbole de liberté et honorent son nom jusqu’à le donner à un nouveau-né, la question fait débat. Les réseaux sociaux ont-ils réellement joué un rôle capital dans l’insurrection ?

Intro: Si vous voulez la démission de Moubarak, cliquez "I LiKE"!

Raz-le-bol des régimes autoritaires! La Tunisie est la première à l’avoir clamé sous le nom de «révolution de Jasmin» qui a conduit à la fuite de Ben Ali le 14 janvier dernier. Peu après, c’est au tour de l’Egypte de se mobiliser et de réclamer le départ de Hosni Moubarak au pouvoir depuis trente ans. Le 25 janvier 2011, une «journée de la colère» est organisée à l’initiative de plusieurs petits mouvements de jeunes militants. Sur Facebook, plus de 90’000 personnes se déclarent prêtes à manifester. Le monde entier a alors les yeux braqués sur l’Egypte. C’est le début de plusieurs jours de contestations et d’affrontements sanglants.

Moubarak l’a bien compris, pour contrer les manifestants, il ne suffit plus de créer un couvre-feu ou de mettre en place une répression sévère car le réel enjeu se trouve sur le net. C’est là que la communication et les appels à manifester font rage. Du 28 janvier au 2 février, le gouvernement ne se contente donc plus de filtrer Internet mais en coupe carrément l’accès. 90% des sites ne sont plus disponibles. Pourtant cette action ne fait pas taire les opposants. Ils continuent de communiquer sur les réseaux sociaux par d’autres moyens et ont recours à leur téléphone Blackberry, à des applications de bureau comme Tweetdeck et Hootsuite, par exemple. Le 1er février, on compte plus d’un million de manifestants dans le pays et c’est la marée humaine place Tahrir, au centre du Caire. Les soulèvements ne cessent de s’intensifier et malgré les vaines tentatives de Moubarak à calmer les populations, il est contraint de quitter ses fonctions le 11 février. C’est alors l’explosion de joie dans le pays. Euronews, CNN, et Al Jazeera ont leurs caméras braquées sur la place Tahir. L’évènement fait les gros titres des journaux et sur Facebook ou Twitter, tout le monde y va de son bon mot. Le départ de Hosni Moubarak marque un tournant!

Seulement douze jours auront suffit à la Tunisie pour provoquer la fuite de Ben Ali et dix-huit à l’Egypte pour en faire autant avec son président. La rapidité et la «viralité» de ces évènements sont remarquables et sont l’occasion de s’interroger sur le rôle qu’ont joué les réseaux sociaux dans la fin des régimes autoritaires. Sans eux, un tel rassemblement aurait-il été possible? Face aux médias dits traditionnels, sont-ils devenus des armes de rassemblements et de communication massifs seuls capables de provoquer la chute accélérée d’un dictateur?

Dans les pays ou la liberté d’expression et la liberté de la presse sont faibles, les réseaux sociaux et les blogs sont un moyen de communication de choix. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles en Iran, en Chine ou au Pakistan, Facebook est ou a été interdit. Quant à la blogosphère, elle est surveillée de près par les pouvoirs autoritaires qui contrôlent et sanctionnent ceux qui, courageusement, sortent des sentiers battus. Cette zone de non-droit, bien qu’un tel attribut prête à polémique, est depuis quelques années investie par nombre d’opposants qui y trouvent l’occasion de faire entendre leur voix. En Egypte, cet ensemble composite de réseaux et de blogs a, semble-t-il, permis de mettre en valeur le double rôle de ces nouveaux médias, dont la vocation est à la fois d’informer et de rassembler. En transformant le lecteur anonyme et passif en acteur déterminé à écrire l’histoire de demain, ils possèdent ainsi un pouvoir de coercition énorme que nous chercherons ici à analyser.



Source: Nouvelobs avec AFP